« Les Trois Soeurs » d’Anton Tchekhov

Du 10 février au 3 mars 2012 au Grand Varia. (REPRISE)

C’est avec LES TROIS SŒURS dans la mise en scène de Michel Dezoteux que nous entamions la saison 2010-2011. Le spectacle, réservé à une centaine de spectateurs invités dans la maison des trois sœurs, a connu un grand succès, d’où ces retrouvailles dans une version remaniée qui se jouera au Centre dramatique de Nancy, puis au Théâtre de la Place à Liège.
Retrouvez LES TROIS SŒURS aspirées dans le tourbillon de la vie et la tourmente des émotions. La mise en scène de Michel Dezoteux ne triche pas. Elle évite la représentation conventionnelle des intimités, elle ne reste pas dans les apparences, mais elle suit au plus près le surgissement des intensités.

Ci-dessous, un rappel de la version précédente.

« Les trois soeurs » de Tchekhov est aux metteurs en scène ce que « L’interprétation des rêves » de Freud est aux psychanalystes. Chacun doit un jour le visiter à sa manière. C’est au tour de Michel Dezoteux de nous livrer sa version des trois soeurs étouffant d’ennui dans leur trou de province. Depuis « L’Avare » déjanté de Molière ou le « Revizor » sacrément burlesque de Gogol, on sait Michel Dezoteux plus rapide qu’une balayette pour envoyer valser la poussière qui patine certains classiques. Pas étonnant donc qu’on soit ici loin du spleen traditionnellement associé à ces trois Bovary slaves, enfermées entre un passé fuyant et un avenir impossible. On est loin de l’immobilisme raffiné qui accompagne souvent les rêves moscovites de ces soeurs diverties par les officiers en garnison dans la ville. Dans cette fable de la désillusion, la mise en scène veut au contraire insuffler une grande impression de vie, la dessiner par le biais de sentiments contradictoires plutôt que par un contexte historique, au travers de personnages mus par leurs bousculades intérieures plutôt que par quelque finasserie psychologique.
CATHERINE MAKEREEL, Le Soir.

Tchekhov n’est pas un auteur psychologique, il ne bâtit pas un personnage par petites touches successives, il le livre tout entier dans sa contradiction émotionnelle : c’est là-dessus que je veux travailler en premier. Travailler la mise en scène et le jeu en gardant à l’esprit cet objectif fondamental : créer pour le spectateur un contact le plus direct possible avec l’excès des émotions, l’impliquer au plus près dans les mouvements physiques qu’elles supposent. Ne pas tricher, éviter la représentation conventionnelle des intimités, ne pas rester dans les apparences, mais suivre au plus près le surgissement des intensités.

L’émotion chez Tchekhov jaillit à la surface du texte, il n’a pas besoin d’un événement brutal, d’un coup de théâtre pour faire ressentir au spectateur l’alchimie complexe des personnages. Cela se présente au détour d’une phrase, d’un bout de souvenir, d’un objet et cela explose. (Penser à l’épisode de la toupie qui projette sur le plateau une formidable nostalgie de l’enfance).

Puis très vite on passe à autre chose, à un calme apparent, à une réflexion, à une anecdote ou à un souhait. Il y a chez Tchekhov un régime discontinu des émotions, elles viennent brutalement et s’estompent avec rapidité. Ce va et vient demande au comédien une attention de chaque instant parce que à chaque instant, le sentiment peut changer de registre. Chez Tchekhov le personnage n’est jamais assigné à une seule tonalité. Il peut dire une chose gaie en pleurant et une chose triste en riant, pleurer et puis rire, faire les deux en même temps, être dans la réponse apparente à son partenaire et enfermé de fait dans sa solitude profonde. Il peut dire une chose banale, immédiatement suivie d’une détresse muette, et quand la joie est là, même si elle est illusoire, c’est une joie pleine, entière, forte. Chaque moment tchékhovien doit être pleinement vécu pour lui-même, et l’assemblage du tout doit libérer les forces d’une polyphonie existentielle.(…)

Nos « Trois sœurs » ne seront pas « XIXe ». Elles ne seront pas non plus « d’aujourd’hui ». Il n’y a aucune nécessité de « moderniser » Tchekhov. Il est de plein droit notre contemporain en ce qu’il a réussi à construire une oeuvre suffisamment stable pour parler aux gens du passé comme aux gens du présent. Le réalisme de la pièce nous importe moins aujourd’hui que la capacité de Tchekhov à produire une métaphore que chaque époque peut façonner à sa manière. Ce qu’on voudrait atteindre et qu’on n’atteint pas, cette fragilité du désir confronté au réel, ce Moscou qu’on voudrait habiter, ce lieu illusoire de la vie pleine, belle, entière, digne d’être vécue, ce Moscou-là, nous le portons en nous. Notre tâche théâtrale est de lui donner un corps, d’en faire un acte de théâtre. Un acte de plaisir même si la pièce dit la désespérance de la vie. Ce que le texte réussit merveilleusement – ces jeux de passages constants entre le narratif et l’incarné- pour dire la contradiction entre la finitude du monde et l’infini du désir sera notre horizon de travail. « Oh mes sœurs chéries, notre vie n’est pas encore terminée. Il faut vivre ! », dit Olga à la fin de la pièce, quand tout est fini. Puissance de l’illusion. Puissance du théâtre.

Michel Dezoteux

 

 

Répétition dans le nouvel espace scènique

 

VIDEO : « Les Trois Soeurs », répétition 2011 avec: AntojO, Rosario Amedeo, Karim Barras, Erwin Grünspan, Blaise Ludik, Sophie Maillard, Emilie Maquest, Fanny Marcq, Dominique Pattuelli, Julien Pillot, Achille Ridolfi, Alexandre Trocki.

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