Du 1er au 17 mars 2012 au Petit Varia
(REPRISE)
Après avoir écumé de nombreux bars et théâtres de Belgique, le juge-pénitent Jean-Baptiste Clamence nous revient au Petit Varia, magistralement interprété par Benoît Verhaert. Entrez, sans crainte au Mexico-City, ce bar d’Amsterdam où vous prêterez l’oreille à cet homme qui se livre, tout en sirotant un verre. Il était avocat à Paris, il aimait les femmes sans vergogne, il a connu la gloire avant de connaître la chute…
A sa publication en 1956, LA CHUTE d’Albert Camus dérange et déroute. On parle de son cynisme, de son pessimisme ou encore de son scepticisme ironique. Pour Jean-Paul Sartre pourtant, et alors même que les deux hommes connaissent une rupture politique et idéologique, le roman reste son préféré parce que, dit-il, « Camus s’y est mis et s’y est caché tout entier ». Il naît en partie de sa relation avec Francine Faure, belle mathématicienne oranaise qu’il épouse en secondes noces et avec laquelle il a deux enfants, mais qui est atteinte de neurasthénie et qu’il fait souffrir par ses infidélités. Elle lui inspire cette confession quasi dostoïevskienne de Jean-Baptiste Clamence, le personnage de LA CHUTE, hanté par la vision d’une femme qui se jette dans la Seine, un personnage déçu, amer, solitaire qui désespère de ses semblables. Le personnage n’est pas Camus, mais il lui ressemble comme un frère… Le monde littéraire dès lors est en alerte. Camus serait-il fini ? Un an plus tard, en 1957, il reçoit le Prix Nobel de littérature qui couronne l’ensemble de son œuvre, une œuvre qui « met en lumière, avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent à la conscience des hommes ».
A propos de LA CHUTE, il écrit :
L’homme qui parle se livre à une confession calculée (…) Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son procès mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit pas le tendre aux autres. Où commence la confession, où l’accusation ? Celui qui parle dans ce bar fait-il son procès ou celui de son temps ? (…).

A l’occasion de la création du spectacle au Café Central (Bruxelles), en septembre 2010, Catherine Makereel écrivait ceci :
On connaissait le Café Central, repaire fameux des fêtards à la place Saint-Géry. Quel choc de le découvrir lundi soir recueilli dans un silence presque religieux pour la première de La Chute d’Albert Camus.
Devenu plus théâtre que bar, le Café Central amortissait donc cette Chute, confession d’un homme tourmenté, Jean-Baptiste Clamence, échoué dans un bar d’Amsterdam pour déverser le récit d’une lente descente aux enfers.
Le regard torturé et la démarche vaseuse dans son imperméable, Benoît Verhaert débarque dans le bar, parmi nous, spectateurs devenus figurants dans un imaginaire bistrot des bas-fonds hollandais. Peu à peu, la lumière se fait sur ce Clamence, courbé sur une table devant les genièvres qui défilent. Porté par l’ivresse ou la folie, son monologue dévoile un passé vaniteux, baigné de belles femmes et de nobles causes, brisé sec, une nuit, par la chute d’un corps de femme dans le canal. Une chute qui entraîne son propre effondrement, révèle ses bassesses et le plonge dans une débauche propre au « juge pénitent » qu’il est devenu.
On peut dire que Benoît Verhaert excelle dans ce registre de débauche hallucinée. Dans The Wild Party déjà, le comédien exsudait une fièvre contagieuse pour nous transposer dans le New York des années folles, en compagnie des blondes sulfureuses et de la poésie orgiaque de Joseph Moncure March. Aujourd’hui, l’acteur est tout aussi allumé, mais sur un ton plus noir.
Titubant parfois entre les tables, il déploie son propre réquisitoire dans un récit schizophrène, se taillant des habits de Dom Juan diabolique ou de prophète biblique. On l’avoue, on se noie par moments dans cette logorrhée délirante, décousue, pourchassant l’identité fuyante du personnage, mais la performance est impressionnante, et la clameur de Clamence, obsédante. Et puis, la chanteuse Laïla Amézian nous ménage quelques respirations intrigantes, présence ambiguë avec ses chants a capella, voyageant de Marilyn à Edith Piaf, de l’Amérique à l’Afrique du Nord. Sous sa perruque blonde et sa robe à paillettes, elle convoque les quartiers rouges d’Amsterdam ou le fantôme de la noyée. Toujours avec une tristesse infinie qui achève de dessiner la solitude des âmes. CATHERINE MAKEREEL, Le Soir, 17/09/10
Interview de Benoît Verhaert à l’occasion de la création du spectacle au Café Central :

