Du 31 janvier au 4 février 2012
S’il y a eu cet été au cinéma, deux guerres des boutons…, le théâtre bruxellois connaîtra quant à lui deux invasions ! en janvier. Pendant que le Théâtre de Poche décidait de présenter de son côté une nouvelle création de la pièce, nous avions quant à nous décidé d’accueillir sa version « originelle »: celle que Michel Didym a créée la saison passée après l’avoir fait traduire dans le cadre du festival des écritures contemporaines qu’il dirige à Metz (« La mousson d’été ») et qu’il reprend actuellement puisqu’elle a largement défrayé la presse française et participé à la reconnaissance en langue française de son jeune et talentueux auteur … Ci-joint d’ailleurs, en bas de page, l’interview que ce dernier a accordée avant la création du spectacle. C’est donc l’occasion d’assister à deux mises en scène de cette pièce car l’important reste la découverte de son jeune auteur d’origine à la fois suédoise et tunisienne !
D.– Avoue, Abulkasem.
B.– C’est devenu un truc qu’on disait, d’abord juste pour rigoler, après plus sérieux… dans la cour, on jouait au billard ou on traînait dans le couloir, on partageait des Malabars et on causait du dernier épisode de Caméra café et puis quelqu’un disait, genre…
D.– Avoue, Abulkasem…
B.– Et puis tout le monde se mettait à rigoler parce que… en fait, je ne sais pas pourquoi. C’était juste, putain, c’était vachement marrant quoi. Et puis Abulkasem, c’est devenu genre, un mot, tout seul. Au début ça voulait dire quelque chose de nase, faible, qui tenait pas la route, vague… Eh, mon frère, c’était comment la fête ce week-end?
D.– Je te jure, mon frère, c’était Abulkasem… Pas de meufs, que des mecs, on a maté des vidéos et on s’est tiré tôt.
« En gros c’est l’histoire d’une bande de mecs un peu nazes qui ne savent pas vraiment parler et s’exprimer. Qui ont des boutons, qui essaient de draguer les filles. Et qui, pour s’inventer une existence, ont inventé un personnage qui s’appelle Abdel Kassem. Et ce Abdel Kassem, qui vient du tréfonds du 18ème siècle pour envahir une Suède assez raciste, et bien cette pièce de théâtre est hilarante, féroce et efficace portée par une troupe absolument exceptionnelle qui danse, qui chante, et qui scande ce texte qui nous interpelle sur le racisme à l’intérieur de chacun de nous et cette espèce d’intolérance que nous avons. »
Esprit Critique – Chronique de Laure Adler sur France Inter, le 25.03.10

En ces temps troublés par de fausses réflexions sur l’identité nationale, Jonas Hassen Khemiri nous brosse un joyeux portrait au vitriol de notre société de plus en plus plongée dans le racisme ordinaire. C’est en puisant dans ses souvenirs personnels et plus précisément en se remémorant un épisode particulièrement grave de son adolescence, que l’auteur, né d’un père tunisien et d’une mère suédoise, a trouvé la matière pour l’écriture d’INVASION ! Mis en scène avec une précision d’orfèvre par Michel Didym, le texte sonne juste de bout en bout et invite, sur scène, la réalité d’aujourd’hui par l’irruption de deux « jeunes des cités » qui se heurtent aux sentiments ambigus générés par leurs origines. L’étranger, l’inconnu effraie et quand un pauvre immigré raconte son histoire et que l’interprète transforme tout en termes de terrorisme et de haine, les spectateurs rient beaucoup, surtout jaune, jusqu’au drame final.
Abulkasem !

Ils déboulent, chiens fous, dans un jeu de vieilles quilles ; deux jeunes envahissent l’espace, perturbent la représentation trop sage d’un théâtre d’élite et délité. Invasion des jeunes. Ils cassent, saccagent, décadrent, sortent le monde et le temps de leur routine. Un mot, un nom, alors envahit l’espace. Ils le prononcent, le crient, le multiplient, et le déforment. Invasion d’un terme. Abulkasem, répété jusqu’à la crise de rire. Et le nom devient celui d’un dragueur, d’un metteur en scène ou d’une figure des Mille et une Nuits. Abulkasem devient leur mot, ils le tordent comme un souvenir, une intimité racontée, jusqu’à en faire le nom d’un ennemi public numéro un, la star du mal. Les rires fusent, jaunes et francs, face aux éclats joyeux de la farce. Mais les rires se distordent, le théâtre se fait documentaire, grave, essentiel et noir.
Il est question d’immigration, de malentendu, de terrorisme.
Le terrain de jeu des quatre comédiens de Invasion ! est miné de drôleries et de ferveur. Caméléons plongés dans l’acide d’un cabaret dingue et dans un décor monumental, ils envahissent l’actualité molle de leur théâtre offensif. L’identité nationale, l’intégration, la peur de l’autre et les racismes en tous genres. Michel Didym découvre à la Mousson d’été, cru 2007, la première pièce de Jonas Hassen Khemiri, né en 1978 d’un père tunisien et d’une mère suédoise. Épopée traduite par Aziz Chouaki Invasion ! s’attaque au monde d’aujourd’hui, le dépeint et l’interroge, creuse les travers des identités officielles, imposées et reconnues. Farce du langage ou drame des langues inassimilées, Invasion ! fait jaillir un théâtre en phase avec son temps, salutaire, nécessaire.
Pierre Notte, Théâtre de la Manufacture
Interview de Jonas Hassen Khemiri lors de La Mousson d’été 2007 – Abbaye des Prémontrés
Extraits (l’auteur a souhaité s’exprimer en français)
J’ai écrit deux romans en suédois. C’est ma première pièce. Je voulais écrire, comment on construit un sentiment de collectif ou de « nous ». Abulkasem joue le rôle de cette menace qui vient de l’extérieur mais aussi quelque chose qui peut donner de l’espoir de l’intérieur. Tous les jeunes caractères dans la pièce utilisent Abulkasem pour se grandir. Le nom Abulkasem les transforme en beaucoup plus forts et beaucoup plus. Les chercheurs ou la génération plus âgée considèrent Abulkasem comme une ombre menaçante sur quoi on peut projeter ses sentiments désagréables. Le nom d’Abulkasem vient de la pièce du XVIIIe siècle Signora Luna de Carl Jonas Love Almqvist qui est citée au début. Quand on entend cette langue au début, on entend que c’est historique et que c’est difficile à comprendre. Quand on a joué la pièce, pendant un an et demi, à Stockholm, il y a eu beaucoup de réactions.
Le processus d’écriture. Comment as-tu écrit cette pièce ? Par rapport à la temporalité, le plateau télévisé qui revient régulièrement…
J’ai commencé avec l’histoire à la fin, le monologue. C’était une manière de construire un sentiment d’authenticité dans la pièce. C’est une partie où on reçoit, où l’acteur devient le petit frère de l’écrivain.
Cette partie-là, c’est une histoire qu’un ami m’a racontée. Il était jeune, il a fait ça. Il était dans la campagne et il a vu un mec qui a brûlé ses doigts. Mais il a visité une maison comme ça. J’ai commencé par écrire sur cette expérience et ensuite j’ai travaillé à l’envers, en arrière. Après mon premier roman, il y avait un théâtre à Stockholm, le théâtre municipal qui m’a demandé d’écrire une pièce. Il y a beaucoup de gens qui ont lu mon premier roman d’une manière simpliste, con quoi. À mon avis, il y avait des gens de la critique qui ont lu avec des yeux cadrés. J’ai trouvé cette idée d’écrire quelque chose sur un homme, ou sur un nom qu’il était impossible à saisir.
Je suis curieux de savoir si l’intérêt pour les sujets est un intérêt pour l’actualité ou si c’est un intérêt autobiographique.
C’est toujours impossible d’écrire, de se séparer de ses textes, c’est toujours un peu mélangé. Il y a beaucoup de moi dans les textes. Je crois que j’ai commencé à écrire la pièce parce que je voulais vraiment écrire quelque chose pour démontrer comment une identité peut être une menace ou renforcer quelqu’un. La scène au début, invasion sur la scène et construction d’une langue avec le nom parfait : Abulkasem…
Je faisais souvent ça avec mes amis quand j’étais petit. Les mots, comme les identités étaient quelque chose de fluide, de fluctuant. Le ton de la pièce est vraiment drôle. Le monologue de la fin, lui, ne l’est pas du tout. Pourquoi l’avoir placé à la fin ? Quand on a mis la pièce en scène à Stockholm, le moment où le public a arrêté de rire, c’est le moment que j’aime dans la pièce. Tout à coup, dans la scène avec l’interprète, l’acteur parlait perse. Quand on le fait vraiment avec la langue perse ou arabe, c’est très fort. Au début les spectateurs rient, mais lorsqu’on comprend que c’est la traductrice qui invente les répliques racistes, on est écœuré. J’aime bien cette expression : de blesser avec l’humour. J’aime bien le sourire qui se fige.
Au niveau du mot, est-ce que c’est une réflexion sur le langage ?
Mon père vient de la Tunisie, ma mère est Suédoise. Quand je vivais en Suède, j’avais l’impression que le suédois n’était pas vraiment ma langue. Que le suédois était un peu comme la langue coloniale, la langue de pouvoir… Et quand on jouait avec les mots, quand j’étais petit, c’était aussi pour créer un outil, une appropriation. J’écris des pièces, mais j’ai toujours rêvé d’écrire des romans. C’est une question du roman.
Est-ce que tu as directement souffert du racisme en Suède ?
Il y avait des périodes en Suède qui m’ont touché. Je ne sais pas si vous avez entendu. L’homme au laser. Quand j’avais treize ans, en 91, il y avait un raciste à Stockholm qui a acheté un fusil et il a utilisé un viseur laser et a commencé à tirer sur les hommes d’origine étrangère. C’est intéressant, j’avais treize ans, ça a duré 7 mois, en 91. Aujourd’hui beaucoup de gens ont oublié. Il a tiré sur 11 personnes. Il y en a un qui est mort, c’est une chance qu’il n’y ait pas eu plus de morts. Je me souviens très bien comment est arrivé ce sentiment d’être exclu de l’identité générale suédoise ; Avec ce mec là, ça devient trop visuel. Il y avait des Skinheads à Stockholm qui ont commencé à acheter des viseurs laser et, tout à coup, il y avait des points rouges (du laser) partout à Stockholm. Tout à coup, j’ai commencé à me voir comme pas forcément suédois. Utiliser la langue c’était pour trouver une identité créole.
Abulkasem, en arabe, ça veut dire le père du témoin. Ce que vous dites là et ce que représente le mot, dans sa vraie signification, est tout à fait divergeant.
Oui, j’aime bien ça. C’est un mot avec beaucoup de possibilités. Dans Signora Luna, dans les Mille et une nuits. C‘est un prénom du prophète. Chirurgien. Comment on peut prendre un mot et le remplir avec beaucoup, beaucoup de sens. Il y a des gens qui ont commencé à utiliser le mot Abulkasem. Il y a un site sur Internet « Abulkasem was here »… Dans le métro, j’ai entendu des rappeurs qui chantaient en disant « si tu ne me crois pas, je vais chercher Abulkasem ».
Tu es romancier et tu es dramaturge. Comment tu vis le passage de l’écriture romanesque à l’écriture dramatique.
Deux écrivains se partagent-ils votre moi poétique ?
Il a souvent eu cette question. Mais il n’a jamais eu ce sentiment. Quand j’écris c’est un processus…tout ce que j’ai écrit, c’est toujours mélangé, ce sont les différents côtés de la même pièce. Tout est lié. Quand j’ai travaillé sur cette pièce, j’ai utilisé cette manière d’écrire que j’utilise dans l’écriture romanesque et il y a des choses dans la pièce qu’on ne pourra jamais comprendre. Il y a un jeu de mot avec les noms des chercheurs. Il y a des anagrammes. Un des chercheurs s’appelait Dr Cecil Zenozzq (j’avais du mal à trouver une anagramme pour Condolize Reis). Je n’aime pas que ce soit trop explicite.
Un spectacle de la Compagnie Boomerang en coproduction avec le Théâtre Nanterre – Amandiers, de la Maison de la Culture de Bourges et le Théâtre de la Manufacture de Nancy.
ATTENTION: dans la vidéo qui suit, les dates annoncées ne correspondent pas aux dates de représentations du Théâtre Varia (pour ces dernières, veuillez consulter le calendrier).
Note de mise en scène
L’enjeu principal de la mise en scène consiste à mettre en relief l’éclatement de l’identité culturelle et du choc des cultures. La forme dramaturgique rend compte de la stigmatisation liée au racisme latent dans la société occidentale, qu’elle soit suédoise ou française, peu importe. L’étranger fascine, est horrible, son nom fait rire. Les récents débats sur l’identité culturelle prennent ici une étrange couleur. Le texte de Jonas Hassen Khemiri obéit à une construction extrêmement élaborée procédant par effleurement autour de ces thèmes, puis les ramène au centre du questionnement.
Michel Didym

